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Hôtel Nobilis

Mémoire d'établissements Horeca

Hôtel Nobilis, N°47, Avenue de la Gare 

Robert L. Philippart 

Même si l’Hôtel Nobilis n’existait qu'à peine 30 ans, le concept original dont il fit partie, fut un des projets les plus modernes au Luxembourg. De nos jours l’existence de l’Hôtel Park Inn by Radisson à la même adresse, prouve que les options définies en 1976 furent les bonnes. L’histoire de l’Hôtel et Centre Nobilis illustre à quel point l’entrepreneuriat luxembourgeois peut s’engager pour valoriser tout un quartier urbain. 

Emergence d’un quartier de ville 

Les origines du quartier de la gare remontent à l’ouverture de la gare centrale en 1859. Cependant ses environs immédiats tombaient dans le rayon militaire qui n’autorisait que la construction de baraques faciles à démonter en cas d’une attaque de la forteresse. Les ouvrages du front de Thionville s’étendaient jusqu’à la hauteur des rues de Bonnevoie et Origer. Seul le restaurant Chalet Dallé existait près de la gare centrale. Avec la suppression de la forteresse en 1867, tout le quartier connut un essor important. Les ouvrages militaires avaient disparu en 1872 et l’avenue de la gare se présente désormais dans toute sa longueur et direction actuelle. En 1876 est publié le cahier des charges pour la construction des immeubles le long de cette nouvelle artère. Le quartier en émergence avait un caractère fortement industriel. A côté des infrastructures ferroviaires, d’importantes entreprises industrielles et artisanales s’étaient établies. Les forges et laminoirs de Luxembourg, la manufacture de Champagne Mercier, les dépôts du tramway à traction chevaline, la fabrique de literie de fer Berl pour ne citer que ceux-ci. L’Avenue de la Gare accueillait des commerces, mais surtout des ateliers d’artisans, des installateurs et petits manufacturiers profitant de la proximité de la gare. Ici il faut nommer la scierie de Saint-Hubert à hauteur de la rue Neipperg ou encore la marbrerie de Hubert Jacquemart. Quelques hôtels étaient établis également à proximité de la gare. Ils offraient d’importantes écuries pour la vente publique de bétail. 

Siège de la marbrerie Jacquemart – futur emplacement de l’Hôtel Nobilis 

En 1891, la marbrerie Jacquemart était située « en face de la gare ». Elle allait s’établir en 1911 au N°47 Avenue de la Gare pour y rester jusqu’en mars 1977. Le marbrier Hubert Jacquemart, devenu fournisseur de la Cour, vendait des cheminées en marbre, des monuments en granit. L’entreprise allait être connue pour ses autels réalisés en marbre dont nous citons ceux de l’église du Sacré Cœur au quartier de la gare. Elle assura la construction de monuments où il faut citer celui du Souvenir (Gëlle Fra) en 1923. L’entreprise était spécialisée dans la réalisation de monuments funéraires, certes importés de France et de Belgique notamment, mais également dans la conception de ceux-ci. Jacquemart réalisa avec des architectes luxembourgeois des mausolées et chapelles qui furent revendus en quantités importantes sur le marché français et plus particulièrement pour le cimetière Père Lachaise.  Après la guerre, Jacquemart fournit le marbre pour les façades et décors d’intérieurs d’importants immeubles, dont le bâtiment Bâloise (plateau du Saint-Esprit), ou encore la Banque Nationale de Paris (Boulevard Royal) ou le Forum Royal. A l’Avenue de la Gare, Jacquemart exposait ses monuments funéraires à la vue des passants et y avait stocké sa matière première et entretenait ses ateliers. Au printemps 1976 l’entreprise allait vendre cette propriété de 27 a pour s’établir dans la zone industrielle de Kalchesbrück. La marbrerie restait à cette enseigne jusqu’à sa dissolution en 2013. 

Le plan Vago valorise le quartier de la gare 

Son terrain à l’Avenue de la Gare venait de trouver une valorisation suite à l’adoption du plan d’aménagement de la Ville de Luxembourg, élaboré par l’architecte et urbaniste Pierre Vago. Le plan d’aménagement identifiait tout le quartier de la Gare, du plateau Bourbon et jusqu’à la rue de Hollerich comme « quartier central ». Cette centralité s’explique par la décision d’y loger plusieurs institutions européennes qui venaient s’implanter à Luxembourg suite au traité de fusion des trois traités CECA, Euratom et CE. Celles-ci amenaient une clientèle nouvelle, plus fortunée, exigeant des services de proximité de même niveau que dans les grandes villes. Une grande partie des fonctionnaires européens provenait de grandes villes. La parcelle de Jacquemart allait donc connaître la conversion d’une friche artisanale en haut-lieu commercial. 

Dans l’immédiat, c’est-à-dire, dès le départ de l’entreprise Jacquemart en avril 1977, le terrain libéré fut mis à disposition des commerçants de l’association « Akafcenter-Al-Avenue » qui offraient gratuitement le parking à leurs clients. Ce fut une réaction rapide face aux tergiversations de la commune et de l’Etat tardant à construire des parkings publics. Le parking Neipperg allait ouvrir seulement en 1982, celui à la place des Martyrs peu après. Les discussions battaient à plein sur l’aménagement d’une zone piétonne à l’Avenue de la Gare, la construction d’un tunnel en-dessous de l’avenue de la Liberté (place de Paris-place de la Gare), la construction de la rocade de Bonnevoie qui fut seulement inaugurée en juin 1996. 

Un plan courageux et visionnaire 

La société Jacquemart avait trouvé en la personne de Raymond Piré (1933-2020) un promoteur intéressé. En 1955 celui-ci avait accepté le poste d’agent technique auprès de la société VICICONGO à Bondo au Congo belge. Il s’établit ensuite à Abidjan le principal centre économique de la Côte d’Ivoire. Il quitta l’Afrique en 1974 en raison d’une profonde crise économique qui frappait le pays. Raymond Piré-Isemann est revenu dans son pays natal pour se reconstruire une nouvelle vie. Le projet « Nobilis » allait devenir un de ses grands projets. Il s’engagea pour la réalisation d’une importante galerie marchande, avec parking et hôtel entre la rue du fort Neipperg et l’avenue de la Gare. Sans doute s’était-il inspiré de deux centres commerciaux avec hôtels ouverts en plein centre ville : le centre Sheraton en 1971 à la Place Rogier à Bruxelles et le Centre commercial Saint-Jacques qui avait ouvert avec le même concept à Metz en 1976. Le projet messin avait été si innovant que le Président de la République Valérie Giscard d‘Estaing s’y était rendu pour l’inaugurer. Ce nouveau type de passage commercial et urbain visait également à accroître l’offre commerciale dans les centres villes face au développement des centres commerciaux à la périphérie. Cela explique aussi la construction de plusieurs galeries marchandes à la Ville haute, dont la cour commerciale du Centre Bourse, l’esplanade commerciale autour du Forum Royal, les passages de la Gran'Rue, de la rue des Capucins et de la rue Philippe II.  

Concrètement, à l’avenue de la Gare, le projet proposait la construction d’un hôtel sur 8 étages avec 50 chambres climatisées et avec bains et toilettes. Une salle pour banquets et séminaires ainsi qu’un restaurant gastronomique et une caféteria devaient compléter l’offre. Le passage commercial d’une largeur de 4 m et d’une profondeur de 120 m devait accueillir 40 commerces répartis sur plusieurs niveaux. Un supermarché était prévu au sous-sol. Un parking sur 5 étages devait accueillir 200 places de stationnement pour voitures. La création du parking public payant était considérée comme un atout majeur. Les architectes René Schmit, Fernand Thielen et Romain Hoffmann étaient en charge de l’élaboration du projet. Schmit avait déjà collaboré à la réalisation du centre Aldringen, Thielen avait réalisé en collaboration, le pavillon-restaurant au parc de Merl. Romain Hoffmann était au début de sa carrière. L’autorisation de bâtir était délivrée le 15 février 1979 et le chantier fut terminé 17 mois plus tard. Le 29 août 1980 l’Hôtel Nobilis ouvrait ses portes.

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L’hôtel Nobilis 

Le 29 août 1980 l’Hôtel Nobilis ouvrait ses portes comme première enseigne de l’ensemble du centre commercial. L’établissement proposait 48 chambres climatisées (dont 39 chambres doubles et 7 chambres individuelles) et équipées de postes radio, TV et de minibars. Fonctionnant comme établissement d’affaires, l’hôtel était ouvert toute l’année. Outre le parking et le garage et ascenseur, la maison offrait également l’accessibilité pour tous. Il proposait deux restaurants, le « Calao » et la « Taverne » ainsi qu’un bar au rez-de-chaussée. Le nombre de commerces autorisés avait été ramené à 33. Ce furent tous des enseignes de services de proximité avec coiffeurs, bijoutier, self-service alimentaire, boulangerie etc. Les clients des restaurants, respectivement des commerces bénéficiaient du parking gratuit à partir d’une consommation de plus de 500 francs. Les heures d’ouverture des commerces du passage étaient fixées de 9.00 à 19.00 heures afin de toucher les salariés actifs dans le quartier. La capacité des chambres permettait d’accueillir 100 personnes. Un troisième lit pouvait être installé sur demande dans certaines chambres. Celles-ci étaient équipées de salles de bains, aujourd’hui une évidence mais à l’époque encore une nouveauté. Le nom du restaurant gastronomique à 60 couverts « Calao » se référait à l’oiseau asiatique qui mange tant de la viande que des fruits. Sa salle annexe pouvait accueillir des banquets de famille, d’entreprises ou d’associations, ou encore servir de salle de conférences pour un total de 50 personnes. Son aménagement était de type classique. Ce restaurant de première classe servait du homard frais du vivier, du gratin aux fruits de mer, le ris de veau et les plats de gibier en saison. Il était une des adresses nouvelles pour des déjeuners d’affaires, mais aussi pour des mariages, communions, des fêtes d’entreprises. 

Le restaurant au mobilier moderne « Taverne » s’adressait à une clientèle de passage et surtout aux nombreuses personnes professionnellement actives dans le quartier. Des spécialités luxembourgeoises et des plats chauds et froids à prix modestes devaient fidéliser ce type de clientèle.  Le Judd mat Gaardebounen, les moules, les harengs marinés et le gibier furent hautement apprécié par la clientèle. La taverne était ouverte du 7 heures du matin pour servir le petit déjeuner jusqu’à 23 heures du soir. L’après-midi, l’établissement proposait des crêpes, de la pâtisserie. Le bar au rez-de-chaussée servait des apéritifs, mais aussi des sandwiches et des croquemonsieurs. Jean Linden-Maas qui dirigeait l’établissement l’Hôtel Nobilis était bien connu dans les milieux de l’hôtellerie et de la restauration. Linden avait commencé sa carrière au Grand Hôtel Brasseur, puis était parti à l’étranger pour recueillir de l’expérience supplémentaire. De retour au pays, il devint maître d’hôtel à l’Hôtel Bel’Air à Echternach, puis en 1957, il prit la gestion de la brasserie Pôle Nord. De 1975 à 1980 il dirigeait l’Hôtel Eldorado à la place de la Gare. Jean Linden avait été cofondateur en 1981 de la S.A. Nobilis Bazar. Sa charge au Nobilis était d’attirer une clientèle pour un hôtel qui n’avait pas encore existé. Rapidement, il réussit à créer une belle renommée à l’établissement : le Comité artistique de la Coiffure française présentait ses nouvelles coupes dans les salons de l’Hôtel Nobilis. L’équipe des footballeurs « Sparta Prague » comptait parmi les premiers groupes que la maison accueillit en 1980.  « Nobilis oblige » était la devise de l’établissement qui parvint à attirer des associations locales, dont de « Wäisse Rank » la société des naturalistes, le mouvement écologique. L’Oeko-Fonds s'était constitué à l’Hôtel Nobilis le 13 décembre 1988. La direction de l’établissement coopéra avec l’Office National du Tourisme en figurant au guide national des hôtels et restaurants et en participan aux foires professionnelles pour touropérateurs et accueillait également des journalistes de rédactions touristiques. La clientèle apprécia l’établissement en lui accordant 8,1/10 points sur Trivago et en saluant avec 8,5/10 la qualité du service.  Dans la promotion touristique l’établissement se présentait avec 4 étoiles sur les marchés belge et néerlandais et avec trois étoiles sur le marché français pour correspondre plus ou moins aux normes de classifications nationales de ces pays. En 1999, l’établissement accueillit pour le compte du Gouvernement des réfugiés politiques d’ex Yougoslavie. Malgré tous les efforts promotionnels et face à un environnement difficile, l’exploitation connut des difficultés et l’établissement cessa ses activités en 2008. L’immeuble fut vendu par la suite. 

Galerie 45 – Centre Nobilis – Hôtel Park Inn by Radisson Luxembourg City 

L’immeuble voisin de l’Hôtel Nobilis (N°45) était occupé depuis 1964 par les Grands Magasins A la Renommée. A la cessation de cette enseigne fut créé en 1980 la sàrl Monopol Galerie 45 qui allait être intégrée en 1984 dans la société des grands magasins Monopol. La galerie 45 était communicante avec la galerie Nobilis. Lorsque les magasins Monopol cessaient leurs activités en 2006, leur parc immobilier avait été acquis l’année suivante par Breevast un développeur immobilier néerlandais. La galerie 45 avait cessé son exploitation avec l’arrêt des activités de la société Monopol. Un tout nouveau projet allait sortir de la terre avec une galerie commerciale de 8.300m2 et un hôtel de 99 chambres. Celui-ci allait être exploité par le groupe belge Rezidor qui deviendra Radisson. Le projet ciblait une clientèle d’affaires et cherchait un emplacement proche de la gare desservie à partir de 2007 par le TGV. Le nouveau projet inclut également l’Hôtel Nobilis et sa galerie marchande avec parking. Les architectes G +P Muller allaient transformer et réhabiliter le complexe Galerie 45 et Hôtel Nobilis pendant les années 2009 à 2011. En septembre 2010, le magasin d’électronique Saturn était le premier à s’installer dans le nouveau complexe. Depuis 2011 l’Hôtel Park Inn by Radisson Luxembourg City accueille des clients au N°45-47 Avenue de la Gare. L’établissement fait partie de "Radisson Hotel Group", l'un des grands groupes hôteliers rassemblant plus de 1 400 hôtels dans le monde. Le concept développé par Raymond Piré en 1975 s’avérait donc à caractère durable, car il subsiste sous une forme renouvelée. 

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